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LA SUITE DU PANAFRICANISME


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L'ESPOIR TOUJOURS REPOUSSÉ D'UNE DÉMOCRATIE AUTHENTIQUE
Dramatique déliquescence des Etats en Afrique (SUITE)

Par ailleurs, de nombreux échanges de services dans les relations entre l'administration et les usagers interviennent à travers un système de relations personnelles particulièrement développé et exigeant. Les réseaux de sociabilité en Afrique, en particulier dans les villes, débordent largement le seul cadre de la famille, qui est pourtant fort étendu et dont les pressions et sollicitations ne se laissent guère oublier. Les relations de camaraderie, de voisinage, de " promotion ", de travail, de parti, d'église, d'association procurent à chacun un capital de relations sociales fourni, qui comporte une obligation morale d'assistance mutuelle.

Le système devient donc celui d'un " échange généralisé " de " faveurs ", qui ont la forme de " passe-droit ". Dans les administrations africaines contemporaines, l'omniprésence du " service personnel rendu " est devenue simultanément une exigence fonctionnelle (c'est la condition d'une quelconque efficacité de toute démarche administrative) et une exigence normative (c'est le fondement de toute sociabilité). Cela vaut également pour les promotions et nominations. Dans les services de l'Etat, la faveur n'est pas simplement l'huile qui fait mieux fonctionner les rouages bureaucratiques : elle est devenue un moyen central de régulation. Interventions et pressions en tout genre expliquent aussi pourquoi les sanctions administratives sont exceptionnelles.

Les acteurs publics font en outre face à la faible capacité de l'Etat à produire des règles du jeu acceptées par tous et à les faire respecter. Parallèlement, ils se trouvent confrontés au développement de normes " non officielles ". Le système de règles officielles est absent ou non pertinent dans de nombreux espaces sociaux, laissant ainsi la place non à l'anomie mais à des normes " de fait ", plus ou moins concurrentes. Il en résulte une sorte de schizophrénie de beaucoup d'acteurs publics, qui naviguent entre, d'un côté, des règles officielles non appliquées ou non applicables, mais censées au moins être la référence dans les rap- ports avec l'extérieur et les " bailleurs " et, de l'autre côté, des règles officieuses, elles-mêmes diverses. De plus, les normes - officielles ou officieuses - sont largement instables, poreuses, non cristallisées. Elles permettent donc une forte marge de négociation, et cela à tous les niveaux, domestique comme villageois ou à l'échelle des rapports avec l'administration. D'où l'importance des " courtiers " et intermédiaires divers dans les sociétés africaines contemporaines.

La coexistence de règles et valeurs multiples n'est évidemment pas un phénomène uniquement africain. Mais les sociétés postcoloniales du continent noir se caractérisent par une pluralité particulièrement grande des normes. Elles sont les traces de l'histoire récente du continent : à l'immense diversité des situations précoloniales s'est surajouté le système juridique, administratif et politique à plusieurs vitesses très spécifique de la colonisation, puis un Etat postcolonial modelé pour partie sur les références occidentales, pour partie sur les références soviétiques, et qui, en quarante ans, a connu successivement partis uniques, régimes militaires et conférences nationales.

Actuellement, les innombrables dysfonctionnements de l'Etat africain et de ses services sont autant de causes nouvelles de la pluralité des normes. L'incapacité de l'Etat à impulser, contrôler, prévoir, distribuer, prélever, est particulièrement flagrante au niveau local - un niveau peu connu des experts qui circulent en Afrique - et cette incapacité laisse le champ libre à d'autres modes, informels et multiples, d'organisation.

Le secteur de la santé est un des plus typiques de ce délabrement. Seuls les privilégiés ont une protection sociale et un accès à un minimum de soins de qualité (5). La très grande majorité de la population n'a accès qu'à des soins payants et de très mauvaise qualité. La corruption et le favoritisme règlent partout les relations avec les soignants. Cabinets privés et colportage illicite de médicaments prospèrent alors que le service public de santé est dans la plus profonde misère. Mais le tableau de l'enseignement, de plus en plus dégradé du primaire au supérieur, n'est guère meilleur. Ni celui de la justice, discréditée par sa vénalité et sa soumission aux ordres du pouvoir. Aucune des fonctions essentielles d'un Etat n'est véritablement remplie en Afrique, aucun des services qu'un Etat doit rendre aux citoyens n'y est assuré de façon tant soit peu satisfaisante.

Les réformes radicales que nécessite cette situation ne peuvent qu'être le fruit d'une concertation des cadres réformateurs des pays africains et des cadres réformateurs des institutions de coopération du Nord. Par exemple, serait-il envisageable que se négocient entre bailleurs de fonds et pays africains menacés par la banqueroute des " pactes nationaux de réforme ", dans lesquels des aides permettant le paiement de la dette intérieure (souvent oubliée au profit de la dette externe, alors qu'elle est beaucoup plus déstabilisante : arriérés de salaires et impayés auprès des entrepreneurs locaux) ainsi que l'équipement des services en moyens décents seraient assortis de l'adoption de mesures fortes de réhabilitation des administrations (comme l'instauration de vrais concours d'entrée ou d'obtention des bourses d'études ; l'inventaire ex ante et ex post des patrimoines des titulaires de certaines fonctions ; le libre accès aux registres des impôts, etc.) ?

De même, ne pourrait-on élaborer de façon complémentaire des " pactes sectoriels de productivité et anti-corruption ", qui seraient signés dans chaque service par les fonctionnaires volontaires, pactes assortis de dotations en fonctionnement et de substantielles augmentations pour ceux qui les respecteraient ? Ne pourrait-on également favoriser ou appuyer la promotion d'associations d'usagers du service public, l'émergence de mouvements laïcs anti-corruption, et l'accès libre de ces associations et mouvements à la télévision publique ?

Les millions de morts qui, depuis une quinzaine d'années, sont la conséquence en dernière analyse de ce délabrement de l'Etat dans les pays en proie aux guerres civiles, comme la gravité des nuages qui s'amoncellent sur les pays encore en paix, devraient inciter à de telles réformes.

JEAN-PIERRE OLIVIER DE SARDAN.

appeljust@yahoo.fr


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