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L'HYSTERIE SE PRECISE. (15 Novembre 1999)

PAR AHMAT YACOUB

Pays "pétrolier", le Tchad d'aujourd'hui suscite les appétits économiques des grandes puissances à travers les sociétés pétrolières et autres comme Exxon, Shell, Elf, Bouygues, Spie Capac, SDV, Sogea/Satom..qui s'y implantent pour la production et l'exploitation des réserves pétrolières estimées à 240.OOO.OOO de tonnes. Seul, dans le gisement de Doba (Sud du Tchad), il est prouvé qu'il existe des réserves de 150.000.000 de tonnes dans 301 puits et donc l'an 2001 est la date prevue de la production. Sachant que le Tchad est un pays extrêmement enclavé, l'acheminement du pétrole tchadien aura lieu par le port camerounais de Kribi et le projet prévoit la construction d'un oléoduc long de 1078 km dont 10% seulement en territoire tchadien.
Selon des études présentées par les experts en la matière, le coût total du projet est estimé à 3,2 voire même 3,7 milliards de $ (1,6 pour l'amont financé par le consortium et 2,1 pour l'aval financé par la Banque Mondiale). Avec 225.000 barils/jour sur 30 années de production, le Tchad est capable de quitter à partir de l'an 2005, le "club de pays les plus pauvres du monde". Le projet devrait être réalisée par un consortium de compagnies pétrolières (Exxon 34,6%, Shell 34,6%, et Elf 17,3%, ainsi que le Cameroun 8,5% et le Tchad 5%). Mais le projet subit depuis 1997, des pressions de tout bord, extérieures et intérieures. Il ya tout d'abord le groupe de défenseurs du projet soutenu par l'Elysée: le gouvernement tchadien, une grande majorité de partis politiques "sous marins", le consortium pétrolier.. Face à ce groupe, se trouve une opposition farouche dont les objectifs diffèrent: 1) les associations des défenses des droits de l'homme comme l'Amnesty International, la Fédération Internationale des droits de l'homme..qui accusent le régime d'avoir commis des graves violations et "mettent l'accent sur le dévoiement des rentrée de dévises liées à l'exploitation du pétrole, utilisées pour des achats d'armes et le renforcement du système de répression"; 2) les défenseurs de l'environnement exigent une étude suffisante environnementale et culturelle pour éviter la dégradation de l'environnement et le passage du pipe-line sur certains sites jugés sacrés; 3) les mouvements politico-militaires (CNR,MDD,FNTR,MDJT,CDR,*) craignent que les revenus du pétrole ne soient utilisés à des fins militaires comme l'achat d'armement par exemple; 4) une tranche de partis politiques légalisés doute de la bonne gestion des revenus du pétrole, appelle le gouvernement à accepter la tenue d'une table ronde avec les mouvements politico-militaires avant l'exploitation même du pétrole.
* En réalité, ni l'achat d'armes, ni l'impact sur l'environnement ne doit beaucoup concerner la population qui attend impatiemment de bénéficier de rétombée en terme de développement socio-économique. Or, dans tous les pays d'Afrique, généralement francophones comme le Gabon, le Congo Brazaville, le Togo..où coule l'or noir depuis plus de deux décennies, aucun changement significatif dans la vie des citoyens n'a été enregistré. Par contre, dans ces pays pétroliers, la tention persiste entre les fils du pays et la guerre fait des ravages à un moment où les sociétes pétrolières continuent à s'enrichir sur les dos des autochtones qui s'entredéchirent au nom des principes inutiles défendus par des moyens militaires facilités par les exploiteurs. C'est là où intervient la logique du FNTR qui dans deux communiqués de presse (dernier en date le 17 Août 1999 N° 019/9/SG/FNTR) attire l'attention de l'opinion tant nationale qu'internationale sur le complot extérieur qui vise désormais le peuple tchadien; à cause de son pétrole. Cette position du FNTR lui a valu une animosité de la part des amoureux du profit pétrolier.

**En dépit du soutien incontrôlé apporté par les "grosses pointures" au projet pétrolier, très vite "l'hystérie de Wolfensohn" se précise et s'étend aux défenseurs. "Beaucoup d'hystérie" autour d'un projet d'oléoduc, cette phrase est prononcée à Washington, le 30 septembre 1999 par M. James Wolfensohn président de la Banque Mondiale. Par cette déclaration, Wolfensohn ciblait les opposants au projet à savoir les ONG, une partie des mouvements politico-militaires.. Décidément, il semble que cette "hystérie" commence à gagner du terrain en contaminant également les partisans du projet et en première ligne le gouvernement tchadien qui a, le 9 novembre, annoncé-à l'issue d'un conseil extraordinaire des ministres tenu à N'djamena- que les deux sociétés pétrolières, Shell (groupes pétroliers anglo-néerlandais Royal Dutch et Elf ont décidé de se retirer du projet. Le gouvernement tchadien a affirmé se réserver le droit d'en tirer toutes les conséquences juridiques accusant les deux sociétés de rupture abusive de contrat, préjudiciables aux intérêts supérieurs de la nation tchadienne. Depuis la capitale française, la réaction de la société Elf ne s'est pas fait attendre. Interrogé par l'AFP le 10 novembre, un porte-parole d'Elf déclare que la société dément l'annonce par le gouvernement tchadien de son retrait du projet pétrolier. De même, le groupe pétrolier Shell s'est refusé à confirmer ou démentir l'annonce d'un retrait mais il a affirmé, selon l'AFP, "qu'il étudiait sa position vis-à-vis du projet".

***Malgré des démentis des deux sociétés, c'est l'ambassadeur de France à N'djamena qui a notifié la décision d'Elf au Directeur de cabinet du Président Idriss Déby! Pourquoi l'ambassadeur de France? Peu importe la privatisation; le slogan reste le même: "Elf est la France, attaquer l'une équivaut à attaquer l'autre". le gouvernement tchadien affirme le fait en précisant que la notification lui a été confirmée lors de la réunion d'évaluation, tenue le lundi, entre le gouvernement et les deux sociétés. Déclarations et communiqués se multiplient. M. Alain du Bois Péan ambassadeur de France au Tchad a précisé que son pays continue à être favorable à ce projet. "Cest un mauvais coup" a déclaré Saleh Kebzabo ex-ministre tchadien du pétrole et président du parti UNDR (Union nationale pour la démocaratie et le renouveau. Dans un communiqué publié à Paris, trois mouvements de l'opposition, le MDJT, le CDR et le MDD estiment que l'opinion tchadienne et les partenaires extérieures sont en droit d'exiger un sérieux éclairage sur les raisons et les conséquences du retrait. Dans un communiqué publié le 11 Novembre, le Front national du Tchad rénové (FNTR) affirme "nous assistons à un imbroglio difficilement imaginable où le consortium et le gouvernement tchadien tentent en vain de se dépêtrer. Quoi qu'il en soit, les deux parties n'ont pas encore dévoilé la réalité de leur différend".
Appuyé par l'ensemble de la classe politique, le gouvernement affirme mardi soir à l'issue d'un conseil interministériel extraordinaire que ce lâchage vise à compromettre la réalisation du projet et mettre en difficulté le gouvernement vis-à-vis de son opinion publique. Pour Mahamat Saleh Ahmat ministre de la justice, cette décision unilatérale doit pousser les tchadiens à réfléchir ensemble pour prendre leurs responsabilités afin de relever le défi. Le 12 novembre, là encore à travers un autre intermédiaire en l'occurnece la Société nationale des hydrocarbures du Cameroun (SNHC) que les groupes pétroliers Elf et Shell confirment leur retrait du consortium mais un retrait progressif. Selon un observateur indépendant, cette situation relève d'un scénario minutieusement préparé par le gouvernement de N'djamena qui souhaite se débarasser des deux sociétés qu'ils accusent de n'avoir pas joué un rôle "influent" sur la décision de la Banque Mondiale. Le gouvernement tchadien qui se sentait piégé, entraîné dans un engrenage sans fin, semble impressionné par le pipe-line soudanais, le plus long (1607 km) et le moins coûteux du monde (1,2 Milliards de dollars) contre un pipe-line tchadien le plus coûteux du monde. Après le chiffre de 3,2 puis 3,7 on avance maintenant le chiffre de 4,1 milliards de dollars! sans compter le coût de la corruption ( le président du parlement le général Kamougué aurait empoché 1,5 milliard de Fcfa, selon le député Yorongar) tandis que le partenaire camerounais est le plus corrompu du monde. Ce qui est sûr, Idriss Déby commence à comprendre que même s'il réussit à obtenir le feu vert de la Banque Mondiale, il lui serait impossible d'échapper au système de verrouillage relatif à la gestion des revenus du pétrole. Un système de verrouillage compliqué, difficilement incontournable, dont la mise en place est fortement sollicitée par les ONG, lesquelles seraient prêtes à digérer en contre-partie l'accord de la B.M. C'est en quelque sorte une solution à l'amiable qui ne plaît pas du tout au régime. Cependant, la "crise" actuellement ouverte entre le consortium et le gouvernement tchadien nous obligent à chercher les causes réelles à travers d'autres hypothèses:-

**1ère hypothèse: Le gouvernement tchadien serait intéressé par une offre libyenne plus intéressante n'exigeant aucune clause sur la bonne gestion des revenus. Et même si Exxon appartient à l'oncle Sam {ennemi traditionnel de la Libye}, cependant, sa participation ne constitue aucune gêne pour Gadafi. Pour le régime tchadien, la présence d'Exxon constituera un "dispositif dissuasif" au cas où Elf tentera d'agiter l'opposition tchadienne "très présente" dans le circuit. "Une goute de pétrole vaut une goutte de sang". toutefois, le gouvernement tchadien et Exxon ont tous deux affirmé leur volonté de vouloir poursuivre le projet ensemble! Si cette hypothèse de percée pétrolière libyenne se précise, le gouvernement tchadien a cherché intelligemment à exercer des pressions déliberées sur les deux sociétés en imposant par exemple de conditions jugées inadéquates par Elf et Shell. Par conséquent, le retrait de Elf et Shell arrangerait le gouvernement tchadien et lui donnerait l'occasion d'en tirer les conséquences juridiques pour rupture abusive de contrat. Enfin, la visite du président Idriss Déby en Libye, le 13 novembre- un jour après l'annonce "officiel" du fameux retrait- apportera plus d'éclaircissements.

**2ème hypothèse: Il n'est pas du tout exclut qu'il existe une affaire grave des sous, voire de corruption qui secoue désormais le projet pétrolier tchadien à moins que les deux parties trouvent un terrain d'entente pour étouffer le dossier à travers le retrait progressif des Elf et Shell et leur assistance dans la recherche de nouveaux partenaires. Cette affaire serait mise à jour après le mariage de Elf et Total. Elf est habituée à ses genres d'affaires et Total voulait jouer la tranparence pour éviter de ne pas commettre l'erreur de Shell. La Compagnie Shell fut secouée dans un passé recent par deux crises extrêmement dommageables pour son image et ses intérêts; d'abord pour avoir voulu couler en Mer du Nord la plate-forme pétrolière Brent Spar et ensuite à propos du Nigeria où elle est accusée d'avoir dégradé la région du peuple Ogoni. En revanche, Total ne souhaite pas s'empêtrer dans les affaires passées d'Elf et souhaite même une transparence dans la gestion des activités qui probablement conduirait au déballage des affaires liées aux années des vaches grasses d'Elf, ce qui mettrait mal à l'aise beaucoup des partenaires "pétroliers" africains. L'Afrique n'est plus ce qu'elle était dans le passé et les activités des ONG sont devenues dissuasives. Enfin, le retrait "progressif de Elf et Shell sauverait la face et gardera en sécret et pour longtemps encore les affaires du pétrole en Afrique.

**3ème hypothèse: Si du fait de son mariage à Total, Elf a décidé pour des raisons d'intérêts se retirer du pétrole tout comme Shell; dans ce cas, les deux sociétés seront poursuivies par le gouvernement tchadien pour cause de rupture abusive du contrat. Il est vrai que le projet pétrolier du Tchad constitue un casse-tête. Wait and see.

Ahmat Yacoub
Secrétaire général du Front national du Tchad rénové
Traductologue/Chercheur

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Abdelsalam Adam
"Les compagnies pétrolières sont ...tenues de nouer des relations suivies avec les Etats producteurs propriétaires du domaine minier...Par leur taille, leur chiffre d'affaires, la diversité de leur activité, ces groupes multinationaux ont une puissance surdimensionnée par rapport à certains Etats producteurs...Le chiffre d'affaires d'Exxon, premier producteur mondial, s'élevait en 1998 à 115,6 milliards de dollars, le PIB du Nigeria à 99,7 milliards de dollars, celui du Gabon à 7,2...Comme le rappelait M. Jean François Bayart: <>< Il existe incontestablement une tradition de "covered actions", d'interventions secrètes. L'exploitation du pétrole génère un alliage curieux de pratique machiavélique (complots, constitution de réseaux) et de haute technicité (forages en eaux profondes)>> Au XXème siècle, aucune autre matière première, fut-elle très précieuse, n'a suscité autant de tension, voire de guerre (la guerre du golfe en est la parfaite illustration), d'interventions secrètes, de flux financiers occultes de vraies-fausses sociétés.
"Les Etats où les compagnies pétrolières ont leur siège social (pays membres de l'union européenne et Etats-unis) s'érigent volontiers en modèle dans les enceintes internationales quand il s'agit d'édicter et de faire respecter les droits de l'homme et les normes sociales et environnementales. Capables de combattre pour défendre ces valeurs-ce fut le cas au Kosovo ou récemment au Timor oriental - {mais pas en Tchétchenie} ces Etats semblent atteints de schizophrénie tant ils montrent peu d'empressement à exercer un contrôle sur les agissements des compagnies pétrolières dans les pays où elles opèrent, même si elles sont par leur simple présence complices des régimes politiques détestables (Birmanie, Congo) et directement ou indirectement des désastres sociaux et environnementaux (Nigeria)"

"Les multinationales peuvent aisémeent s'affranchir du respect des grandes conventions internationales tant que leur image n'en souffre pas. ... A cet égart,on peut regrettter que la Convention de Rome du 17 juillet 1998, portant création d'une Cour pénale internationale ...,n'ait pas envisagé la mise en oeuvre de la responsabilité de personnes morales"

"l'accroissement brutal des transactions financières a conféré aux corrupteurs comme aux corrompus des moyens inespérés. ... (chaque Etat occidental tolérait) non sans cynisme... La corruption de fonctionnaires étrangers.... Mais l'idée même de "cantonner" la corruption à l'étranger a été mise à mal par la découverte d'un certain nombre d'affaires qui ont montré qu'une partie des "enveloppes" destinées à l'étranger revenait, par un autre, dans le pays des corrupteurs. Les corrupteurs sont devenus des corrompus, risquant ainsi de mettre en péril les fondements mêmes de la démocratie. De plus les liens entre corruption internationale et blanchiment des fonds d'origine criminelle ont été établis".

"Bien qu'étant l'un des promoteurs de cette Convention (sur la lutte contre la corruption, négociée en 1997 à l'OCDE), le Gouvernement français n'a proposé que cette année au Parlement d'en autoriser la ratification. L'autorisation a été donnée ,mais la ratification attend toujours...Tout en estimant que la convention de l'OCDE constitue un progrès, la mission s'interroge sur son impact. Elle a constaté que de nombreuses entreprises...procédaient à des études sur les moyens légaux de la contourner".

"Les normes environnementales ne sont pas suivies avec la même rigueur en Mer du Nord
et dans le golfe de Guinée...Le droit international positif en la matière demeure incomplet...malgré la réforme de l'Organisation maritime internationale, l'OMI."
"...sur toutes les étapes du cycle du pétrole, on constate l'existence d'un double standard (Nord-Sud) ...
**En Afrique,le droit de l'environnement est inexistant. Les standards environnementaux sont surtout appliqués dans les pays développés.Les pays producteurs de pétrole y sont hostiles...Mlle Anne-Christine Habbard(de la FIDH ...a estimé que "globalement,les entreprises pétrolières et minières sont les plus dangereuses pour les droits de l'Homme.
Cependant, les entreprises canadiennes et américaines sont sensibles à la pression de l'opinion publique et ont donc élaboré des codes de conduite qui semblent plus stricts que ceux des entreprises francaises"...La capacité de mobilisation de la société civile dans le Nord de l'europe et aux Etats-Unis rend toute atteinte à leur image commercialement pénalisante".

**"Le 15 janvier 1999, le Parlement européen a voté une résolution sur les codes de bonne conduite applicables aux multinationales travaillant dans les pays en voie de développement....Elle préconise la création d'un label social européen et surtout la mise en place d'un organe de surveillance et de contrôle indépendant chargé de promouvoir un dialogue sur les normes respectées par les entreprises...et de connaitre les plaintes introduites...par des représentants des communautés...Cette démarcche est appuyée par les ONG...Cette initiative... se heurte à l'hostilité des grands groupes pétroliers, opposés à tout contrôle externe de l'application de leur code...Les normes éthiques internationales sont longtemps restées sans effet sur les grands groupes multinationaux...Seuls la pression,les menaces et surtout l'appel au boycott émanant non des Etats mais du secteur non étatique allant du simple citoyen aux grandes ONG les ont fait réagir...Comme le souligne...M. Francis Perrin (d'Amnesty):...L'appel à l'opinion publique est souvent l'arme la plus efficace". (Rapport de la mission d'information sur les rôles des compagnies pétrolières.....) A suivre

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